Je ne sais pas ce que ça vaut.
A vous de me l'dire.
Sous réserve de suite.
*
Les portes s'ouvrent dans un bruit de fer à repasser à qui on fait cracher de la fumée à foison. Le genre de bruit reconnaissable entre mille. Elle longe les premières caisses, observe la minuscule télévision placée en haut d'une poutre d'un blanc cassé, où traînent ici et là quelques tags " Léa V. la salope ". Elle s'y voit, le manteau long qui arrive aux chevilles, les cheveux trempés du crachin à l'extérieur, le maquillage estompé mais la mine radieuse. Ose tirer la langue, éclate de rire, et ce rire il est beau. Les caissières se retournent, elles sourient aussi, sûrement l'habitude d'entendre rire la cliente aux longs manteaux noirs et qui sent toujours l'abricot.
Ça marche entre les rayons, ça choisit comme ça au hasard, ou ça joue les professionnels du fruit bien mûr, ça tâte, ça sent, ça repose tranquillement. Elle observe les étalages, ça regorge de couleurs et d'odeurs, toutes différentes, et vraiment, ça l'émerveille, ce vert acide et ces rouges gourmands. La jeune femme prend une pomme golden, comme ça, à la volée, toujours été ses préférées, ce goût un peu âpre, et elle n'enlève jamais la peau, car elle adore quand ça résiste, et que le jus s'en aille par gouttelettes délicieusement sucrées. Lentement, elle remplit son petit panier rouge en plastique, en saluant sans grande envie les voisines du dessus, avec leur cabas à carreaux et leur habitude malsaine de s'occuper de ce qui ne les regardaient pas. Oui, Madame Untel, les enfants vont bien, oh vous savez, les notes c'est pas si important, oui d'accord, je dirais à Lucas d'arrêter de jouer de la batterie pendant vos Feux de l'amour, au revoir Madame Untel, dîtes bonjour à vos petits enfants. Elle laisse s'éloigner les commères et associées, en se promettant d'acheter de nouvelles baguettes à son fils, et de lui hurler en riant de ne pas faire tant de bruit lorsqu'il sera en colère.
En slalomant entre les rayons, elle sent les gouttes de pluie s'infiltrer le long de son cou, et entrer dans ses vêtements, alors elle frissonne, juste histoire de, même si elle aime ça, ce minuscule chatouillis qui fait gigoter son intérieur. Aux caisses, elle se dirige vers la petite vendeuse maghrébine qu'elle aime bien, parce qu'elle a toujours d'immenses boucles d'oreilles et du rouge à lèvres aux couleurs qui changent tout le temps. Mais aujourd'hui, elle ne semble pas très bien, et en se demandant si elle s'appelle Nadia ou Leila, la cliente aux vestes longues pose ses achats sur le tapis roulant. Ça fait comme du vinyl, lui fait penser à son père. Puis la lumière rouge, bip bip, le prix qui augmente, 10 euros et 35 centimes s'il vous plait. Nadia ou Leila ne semble pas vouloir discuter avec elle aujourd'hui, alors elle tend un billet de 20, les ongles sont parfaitement manucurés, un rose très pâle, presque invisible pour un ½il amateur. Ou qui ne s'intéresserait pas aux couleurs de vernis à ongles. Le tiroir caisse se referme, voilà votre monnaie. La cliente s'en va avec ses sachets, qui lui strient déjà les phalanges, mais la douleur, elle a appris à vivre avec, c'est comme tout, on s'habitue. Nadia ou Leila n'affiche même pas un sourire, et elle ne porte pas de boucles d'oreilles.
Les portes s'ouvrent à nouveau, c'est métallique, le froid l'accueille, la pluie a cessé.
Ce soir, Elisabeth a décidé de prendre son temps, de ne pas se presser, ses talons claquent le sol, quelques graviers s'envolent. Un vieillard dans une Golf grise passe à toute vitesse devant elle, arrose ses genoux, elle ne s'en aperçoit même pas. Sur le parking vide, un clochard essaie de se préserver, à l'abri derrière une benne, son chien lui lèche les doigts, il rit doucement, un rire d'enfant, recouvert de miel, il a pas l'air méchant. Elle s'agenouille près de lui, ses collants se filent un peu mais trois paires neuves l'attendent dans le tiroir de sa commode trop grande pour elle, toute seule. Le clochard lui dit que lui, c'est Sammy, en désignant son chien avec une main à demi gantée, miraculeusement propre.
Elisabeth caresse Sammy, son museau est humide et froid, et elle se rappelle qu'elle n'a jamais eu d'animal de compagnie, son père était allergique, donc elle se taisait. Elle laissa le dénommé Marcelo grignoter quelques insipides pizza apéritif, et quelques miettes se nichèrent dans la barbe de celui-ci. La femme lui sourit, comme à son propre enfant, elle lui tend la main, lui proposant un repas chaud, et une douche, peut-être, si elle n'a pas oublié de payer l'eau et l'électricité. Marcelo s'étonne, une femme pareille tout de même, ça n'existe plus. Alors, secrètement, il se demande s'il n'est pas mort, parce qu'elle est tout de même jolie, la gonzesse, un ange. De longs cheveux bruns qui viennent de sécher, tombant en masse sur de fragiles épaules, d'immenses yeux verts, mais vraiment très grands, comme ceux de Sammy. Ses lèvres sont un peu gercées, alors elle passe sa langue dessus, tout doucement, c'est râpeux, et ça a un goût prononcé de sel. Le sans-abri prend la main tendue, siffle Sammy en train de jouer avec une feuille de salade, et qu'est-ce que c'est con un chien parfois, c'est quoi votre prénom, mademoiselle ?
- Je m'appelle Lili.